Pages

samedi 19 août 2017

Benda 2017



Je me suis souvent demandé ( car c'est plus ou moins le thème central de ce blog) ce que Benda aurait dit aujourd'hui de diverses situations et de divers événements. Je n'ai pas de doute que cela eût été fort semblable, dans cette circonstance ( et dans plusieurs autres) à ce que vient d'écrire Timothy Snyder dans le New York Times du 19.08.17


jeudi 3 août 2017

Hermès et Homais


                            Gabriela Manzoni dans Comics retournés  Séguier 2017
(merci à Gérard Grig) 

Natacha ne manque pas de jugeotte. La comparaison est très éclairante. 

"Je crois que pour savoir comment le temps «coule», il faut avoir été marinier sur un bateau. Descendre un fleuve n'est pas chose facile, car il y a autant de contre-courants que de courants. Quand on voit qu'il faut beaucoup ramer pour arriver à descendre, on sait très bien que le temps ne «coule» pas.   ( Michel Serres, Entretien,Humanité, 27 sept 1994
 
       « Diable !... cependant... elle est purgée, et, du moment que la cause cesse...
      – L'effet doit cesser, dit Homais ; c'est évident. » (Madame Bovary , VIII)

"L'idée que je me fais d'un philosophe est qu'il faut d'abord qu'il soit encyclopédiste, presque au sens du XVIIIe siècle. C'est-à-dire qu'il faut qu'il ait vraiment des clartés sur la science et les techniques contemporaines. La science est d'abord devenue un fait social. Elle est maintenant un fait politique majeur, une force transformatrice profonde des moeurs, du travail, et des hommes. Un philosophe qui ne connaîtrait pas ce moteur-là serait, d'une certaine manière, disqualifié dans son travail. En quinze ans, il s'est passé trois grandes révolutions scientifiques. Une dans les mathématiques, une seconde en physique, et la troisième en biologie. Or, c'est au moment où les choses changent de sens qu'elles sont les plus intéressantes. Cependant, ce qui a fait de moi un philosophe, c'est l'impact grandissant qu'a eu la science sur la société."      ( Michel Serres, ibid.)

"Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome, avoir soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais il faut connaître plutôt la constitution des substances dont il s'agit, les gisements géologiques, les actions atmosphériques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux, la densité des différents corps et leur capillarité ! que sais-je ? Et il faut posséder à fond tous ses principes d'hygiène, pour diriger, critiquer la construction des bâtiments, le régime des animaux, l'alimentation des domestiques ! il faut encore, madame Lefrançois, posséder la botanique ; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles sont les salutaires d'avec les délétères, quelles les improductives et quelles les nutritives, s'il est bon de les arracher par-ci et de les ressemer par-là, de propager les unes, de détruire les autres ; bref, il faut se tenir au courant de la science par les brochures et papiers publics, être toujours en haleine, afin d'indiquer les améliorations..." (Madame Bovary, ch VIII) 

  Si M. Homais existait aujourd'hui - c'est presque un conditionnel indicatif - il habiterait sans doute non plus la Normandie, mais la région d'Agen. Il ne serait pas pharmacien, mais informaticien ou à la tête d'une start up  sur internet. Il célèbrerait l'âge de la communication, de l'information et des réseaux, les MOOCS,  les i-phones et les gps.  Il ne prônerait pas la priorité de la physique ou de la chimie, mais les neurosciences et la théorie de la complexité. Il chanterait la pluralité des savoirs, contre tous les réductionnismes et tous les absolutismes. Il chérirait le gai savoir, les mélanges de la fiction et de la science , contre le rationalisme grincheux qui veut partout voir des principes et établit des partages oppressifs entre fiction et vérité, concept et métaphore. Son ontologie ne serait plus verticale, mais horizontale, avec autant de modes d'existence qu'il y a de types d'objets sociaux, branchés et construits.  Il se réclamerait non plus des principes de 1789 de Voltaire et de Franklin, mais de l'écologie politique et de Gaia. Il ne serait plus en colère contre la calotte et Bournisien: au contraire il verrait dans la religion l'accomplissement de son pluralisme, et il irait gaiement à la messe ou au culte bouddhiste:  let a million flowers bloom. Il aurait, comme le Homais de Flaubert, confiance en l'avenir. Il trouverait , malgré les résultats de PISA et les statistiques montrant que le QI des pays développés baisse, que le niveau monte. Il conseillerait à Charles Bovary d'amputer les pieds bots et de mettre des prothèses électroniques à la place.   A Emma il conseillerait le jogging.

mardi 1 août 2017

Le théorème de Hobbes

Cet article m'a été commandé par Atlantico . On n'a pas jugé bon de le publier.




     Il n’est pas très difficile d’imaginer dans un avenir pas si lointain un monde dans lequel la presse et les media traditionnels auraient totalement disparu et où l’information serait véhiculée uniquement par les réseaux sociaux, dominés par quelques grandes compagnies. L’enseignement serait effectué uniquement par ordinateur, sur des MOOCS, et il n’y aurait pas de problème de sélection à l’entrée de l’université car tout le monde aurait le droit de s’inscrire (la valeur des diplômes ainsi obtenus serait une autre affaire). Les gouvernements et les agences étatiques ne communiqueraient plus que par réseaux sociaux, de même que les groupes d’opposition. Il n’y aurait plus de manifestations dans les rues, mais des sorties massives d’opinions sur twitter, et on voterait électroniquement. Les armes conventionnelles auraient quasiment disparu et les guerres seraient essentiellement des guerres d’information, ou la propagande et la désinformation joueraient un rôle aussi important que les armées conventionnelles, qui disparaîtraient peu à peu au profit de cyber-attaques des ordinateurs ennemis. La propagation de fausses nouvelles, les escroqueries informationnelles et les entreprises de déstabilisation par dispersion de rumeurs joueraient tel rôle que chaque utilisateur d’internet devrait se munir de logiciels détecteurs de fake news et que toutes les organisations devraient avoir des bureaux et des équipes dédiées exclusivement à la traque de ces fausses informations. Au bout d’un temps, les humains seraient submergés, et les machines prendraient le pouvoir. A supposer que les promoteurs de mensonges et de faussetés se répandent au point de devenir majoritaires dans la population, le citoyen lambda n’aurait plus aucun moyen de discerner le vrai du faux. Il n’irait plus au cinéma, ni ne commanderait de sushis ou de pizzas sur son portable, n’utiliserait plus son GPS ni son auto piratée, ni son compte en banque en ligne. Il n’oserait plus tweeter, de peur de recevoir des fake news.  Peut-être même n’oserait-il plus ouvrir son ordinateur. Sa vie se réduirait à son voisinage immédiat et à de rares communications orales empruntes de méfiance permanente. Il serait réduit à un état qui ne serait pas sans évoquer l’état de nature de guerre de tous contre tous  selon Thomas Hobbes dans le Léviathan

   Ce scenario est d’autant moins difficile à imaginer que c’est déjà en grande partie le nôtre. Si l’on en croit un récent et aussi passionnant qu’inquiétant rapport préliminaire ( working paper) du Centre d’études des medias de l’Université d’Oxford, « Troops, Trolls andTroublemakers: A Global Inventory of Organized Social Media Manipulation »  des cyber-troupes et des organisations gouvernementales, principalement dans les pays à régime autoritaires, mais aussi de plus en plus au sein des  démocraties, sont déjà actives depuis une dizaine d’années au moins pour répandre, via les réseaux sociaux, des fausses informations, à fin de déstabilisation de divers individus, groupes ou populations. Les révélations sur le rôle des  hackers russes dans l’élection de Trump, la manière dont ce dernier a usé des medias, le rôle de la NSA dans l’espionnage du gouvernement allemand, les rumeurs lancées contre Macron, le rôle joué par la Corée du Nord dans des fausses informations, l’usage des medias sociaux par Al Qaida et Daech, la guerre menée en Chine par internet interposé  nous ont rendus familiers avec ces cyber-guerres. Mais ce que l’on apprend dans le rapport d’Oxford est accablant. Il nous documente sur la variété des techniques utilisées  (trolling, faux comptes, harcèlement, hashtag poisoning dirigé contre les opposants, diffamations,  méthodes de lavage de cerveaux, production de discours de haine, et bien entendu hacking et diffusion massive de fake news), l’étendue de leur usage dans tous les pays du monde, l’implication des organisations gouvernementales, des partis, étendue du financement et des méthodes d’entrainement des cyber-troupes. Personne, après un tel rapport, ne peut ignorer que la guerre par internet est devenue non seulement une guerre d’autant plus réelle qu’elle est supposée être « virtuelle », qu’elle a ses armes, ses soldats, ses officiers, ses officines à peine secrètes, mais aussi ses contre-offensives et sa géopolitique globale. Personne ne peut ignorer, non plus comme le  notent les auteurs, Samantha Bradshaw et Paul Howard, que ces mêmes méthodes et guerres cybernétiques se déroulent au sein des démocraties occidentales, et en affectent de manière profonde le fonctionnement : les élections, les stratégies des groupes politiques, les financements des partis, les modes de scrutin, et l’opinion publique en sont profondément affectées et remodelées. Il n’y a pas qu’un seul Steve Bannon, mais de nombreux spin doctors du même genre partout, qui un jour où l’autre vont, comme ils l’ont fait aux Etats Unis, prendre le pouvoir.

     Les sceptiques répondront que nihil novi sub sole : qu’y a –t -il de nouveau, mise à part la sophistication technologique, par rapport aux entreprises de propagande, de bourrage de crâne et de désinformation du passé ? Les espions durant la première guerre mondiale, Goebbels et le KGB ont usé de telles méthodes, même si l’on frémit à l’usage qu’ils auraient pu faire d’internet et des réseaux sociaux à leur époque. Le journalisme et la publicité n’ont pas attendu internet pour user des bobards. Ce qui change cependant, ce sont les capacités technologiques, qui font que l’information ne se diffuse pas simplement exponentiellement. Desphysiciens ont montré que la diffusion de l’information sur internet obéit à des mécanismes semblables à ceux qui opèrent quand on pousse doucement du sable sur une surface plane : il s’amoncèlera jusqu’à ce qu’il atteigne un angle critique, et rien ne se passera, jusqu’à ce que soudain un grain de plus cause une avalanche.     Ces effets sont d’autant plus dangereux que les humains sont naturellement curieux et crédules : l’évolution nous a appris à enregistrer les informations sans les filtrer, et pratiquement tout notre savoir est devenu collectif, et se trouve sur internet. D’ici à peu de temps plus personne n’ira dans les bibliothèques et pratiquement tout le savoir sera du savoir googlé, c’est-à-dire du pseudo-savoir, puisqu’on a évalué pratiquement 40 % de ce qui est sur internet comme faux.


     A-t-on les moyens de résister ? Les sites de contrôle des fake news, la pédagogie de l’usage d’internet, le contre-espionnage informatique, et des techniques d’autodéfense existent et peuvent être apprises.  La guerre cybernétique comme toute guerre se joue sur de multiples fronts. Mais ce qui incite au pessimisme est aussi le fait que les gens semblent préparés à recevoir les fake news : la plupart des sites dits d’information sont basés sur le principe qu’il faut trouver ce qu’on y voit surprenant, divertissant et digne d’être tweeté aux friends. Nous avons une addiction pour l’information « intéressante » comme nous en avons une au sucre.  Les conditions même de la politique s’en trouvent profondément changées. Les campagnes électorales ne se font plus qu’en traquant les scandales supposés. Le rapport d’Oxford note qu’il existe des « banques » à informations compromettantes qu’on est prêt à ressortir en temps voulu contre telle ou telle cible. Les affaires des courriels d’Hillary Clinton, l’affaire Pénélope Fillon, les fausses rumeurs sur Macron, sont encore présents à notre mémoire. Cette technique de guerre politique n’est pas nouvelle, mais ce qui est nouveau est qu’elle semble à présent l’unique forme du combat politique. On est loin du « marché libre des idées » que prônaient les théoriciens classiques de la pensée libérale. Les seules armes de résistance sont l’éducation, l’exercice du jugement critique, la vigilance intellectuelle, le réapprentissage du savoir personnel contre le savoir googlé.  Mais on a quelquefois l’impression que ces mots ont aussi peu de sens que ceux de  vérité ou de faits, qui finissent par ne plus vouloir rien dire. Les historiens ont montré combien le peuple allemand s’est laissé séduire par les idées nazies, et Czesław Miłosz a montré, dans son grand livre La pensée captive (1964)(*) , combien le stalinisme avait réussi à faire accepter des contre-vérités évidentes à de grandes franges de la population, et surtout  comment les gens se construisaient un système complexe d'aveuglement volontaire et de résistance aux faits évidents. Nous croyons être revenus de telles époques. Mais en sommes-nous tellement loin ? Hobbes, toujours lui,  remarquait que si un jour le fait que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits menaçait la volonté de pouvoir et les intérêts de certains individus puissants, ils n’hésiteraient pas à essayer de cacher ou de jeter le soupçon sur cette vérité géométrique(*). Les fake news portent sur des vérités de fait, non sur des vérités de raison, comme celles des mathématiques. Mais il y a  fort à parier que la guerre cybernétique produira un jour des manuels de géométrie et d’arithmétique  conformes aux intérêts des belligérants. Il faudra alors réapprendre que deux et deux font quatre.

  Relisons, comme toujours, Russell ( Freedom of thought and official propaganda (1922) ) 

We may say that thought is free when it is exposed to free competition among beliefs — i.e., when all beliefs are able to state their case, and no legal or pecuniary advantages or disadvantages attach to beliefs. This is an ideal which, for various reasons, can never be fully attained. But it is possible to approach very much nearer to it than we do at present. 
(..) 

"William James used to preach the “will-to-believe.” For my part, I should wish to preach the “will-to-doubt.” None of our beliefs is quite true; all have at least a penumbra of vagueness and error. The methods of increasing the degrees of truth in our beliefs are well-known; they consist in hearing all sides, trying to ascertain all the relevant facts, controlling our own bias by discussion with people who have the opposite bias, and cultivating a readiness to discard any hypothesis which has proved inadequate. These methods are practiced in science, and have built up the body of scientific knowledge. Every man of science whose outlook is truly scientific is ready to admit that what passes for scientific knowledge at the moment is sure to require correction with the progress of discovery; nevertheless, it is near enough to the truth to serve for most practical purposes, though not for all. In science, where alone something approximating to genuine knowledge is to be found, men’s attitude is tentative and full of doubt. 
 (...) 

There are two quite different evils about propaganda as now practised. On the one hand, its appeal is generally to irrational causes of belief rather than to serious argument; on the other hand, it gives an unfair advantage to those who can obtain most publicity, whether through wealth or through power. For my part, I am inclined to think that too much fuss is sometimes made about the fact that propaganda appeals to emotion rather than reason. The line between emotion and reason is not so sharp as some people think. Moreover, a clever man could frame a sufficiently rational argument in favour of any position which has any chance of being adopted. There are always good arguments on both sides of any real issue. Definite misstatements of fact can be legitimately objected to but they are by no means necessary. The mere words “Pear’s Soap,” which affirm nothing, cause people to buy that article. If, wherever these words appear, they were replaced by the words “The Labour Party,” millions of people would be led to vote for the Labour party, although the advertisements had claimed no merit for it whatever. But if both sides in a controversy were confined by law to statements which a committee of eminent logicians considered relevant and valid, the main evil of propaganda, as at present conducted, would remain. Suppose, under such a law, two parties with an equally good case, one of whom had a million pounds to spend on propaganda, while the other had only a hundred thousand. It is obvious that the arguments in favour of the richer party would become more widely known than those in favour of the poorer party, and therefore the richer party would win. This situation is, of course, intensified when one party is the Government. In Russia the Government has an almost complete monopoly of propaganda, but that is not necessary. The advantages which it possesses over its opponents will generally be sufficient to give it the victory, unless it has an exceptionally bad case."

(*) remarquablement commenté par Kevin Mulligan 
(**) cité ar Hannah Arendt dans Vérité et politique (1964) 

mercredi 12 juillet 2017

culture pour les crétins



       Chaque fois que je lis l'un de ces livres de "popular science" qui se publient aux US ou des articles de journaux, je m'irrite que quand on cite des noms comme Kant, Spinoza, Hegel ou même Platon on éprouve le besoin de les appeler "philosopher Kant" , "philosopher Spinoza"  ou " Philosopher Marx", comme si le lecteur pouvait hésiter  entre le Kant de Königsberg et la Petra von Kant de Fassbinder, entre Baruch Spinoza et le général portugais Spinola qui présida la première république portugaise après la révolution des oeillets , ou entre Karl Marx et William Marx, et comme si ce lecteur était un tel crétin ne pouvait pas, quand il voit un nom qu'il ne connaît pas, aller simplement sur wikipédia  ou dans une bibliothèque pour voir de qui il s'agit. Mais il est vrai que si l'on cherche "Frank Ramsey" sur internet on tombe sur un basketteur, ainsi que je l'ai déjà signalé ici, et que peut être des lecteurs de l'évêque Joseph Butler ont-ils pu penser que c'était Judith Butler dont il était question ( si c'est le cas, il n'hésiteront pas lontemps) . Le pire est quand, lisant un livre sur la raison , et supposé instruit, comme celui de Mercier et Sperber ( The enigma of reason, 2017 ) les auteurs croient bon d'ajouter à Martin Luther "the religious reformer", sans doute pour qu'on ne confonde pas avec le bluesman Luther Allison, ou à Hume "the Scottish philosopher" ( peut être craignent-ils la confusion avec l'Archevêque de Canterbury Basil Hume?)  ( on notera en revanche quand il est question de Bjorn Borg les A. ne jugent pas nécessaire d'ajouter "the famous tennis man").



     La même tendance à partir du principe que le lecteur est un idiot existe dans les média français de vulgarisation, où, quand on ne prend pas, à la différence des média US le lecteur pour un total analphabète, on éprouve le besoin de mettre le prénom avec le nom. Plus d'une fois, écrivant un article pour un journal, je me suis vu infliger d'appeler Kant Emmanuel, Leibniz Gottfried Wilhelm et Descartes René, alors même qu'il s'agissait de philosophie et pas des biscuits Leibniz. Heureusement on ne m'a jamais demandé le prénom de Platon ou d'Aristote. Je peux à la rigueur comprendre que si j'use d'une expression latine, comme sit venia verbo ou même mutatis mutandis les journalistes trouvent que c'est pédant et craignent que leur lectorat ne s'éloigne de leur prose si elle requiert un minimum d'effort linguistique et culturel. Mais à force de prendre les gens pour des crétins ils vont finir par le devenir.



mercredi 5 juillet 2017

transitivité des préférences



                              « Bartali prie en pédalant. Coppi, rationaliste, cartésien, sceptique et pétri de doutes, ne croit qu'au moteur qu'on lui a confié : c'est-à-dire son corps », Malaparte 




      A priori, on devrait être cohérent dans ses choix: si l’on préfère Hector à Achille, et Racine à Corneille et Voltaire à Rousseau, Beckett à Ionesco, les Rolling Stones aux Beatles, par exemple, on devrait préférer Callas à Tebaldi, Coppi  à Bartali, et Poulidor à Anquetil, de même que Bardot à Sophia Loren, Buster Keaton à W.C. Fields et Hedy Lamar à Linda Darnell. De même si l’on préfère Horace à Virgile, Wagner à Verdi, la rive gauche que la rive droite,  on devrait préférer le Bourgogne au Bordeaux, Russell à Wittgenstein  et Aron à Sartre. Mais il m’est arrivé de proclamer que je choisissais le premier terme de ces oppositions qui structurent nos vies, par exemple  Parménide plutôt qu’Héraclite, Aristote plutôt que Platon, Coca que Pepsi, Ravel plutôt que Debussy, Stendhal à Balzac et de me retrouver préférer la Bretagne à la Côte d’Azur, La Sorbonne au Collège de France, Lewis à Kripke, la bavette à l’entrecôte, le bâtard à la flûte, le violon au piano, et les sardines aux maquereaux, Bibi Fricotin aux Pieds Nickelés. Serais-je incohérent dans mes choix ? Mais les psychologues du choix rationnel et de la décision ont montré depuis longtemps que nous violons régulièrement la transitivité des préférences. Cela se comprend quand nos préférences sont sentimentales ou gustatives, comme quand on aime mieux les nichons de Martine Carol que ceux de Audrey Hepburn , le Bandol rouge que le Bandol rosé, la pizza capricciosa que la pizza Vesuvio,Perrier que San Pellegrino mais quid des préférences raisonnées, celles qui engagent nos existences spirituelles profondes, telles que la raison à l’irraison, Kant à Hume, Cauchy à Gauss, les Jacobins aux Girondins, le blues au rock, Reynolds à Gainsborough, Poussin à Watteau, Goethe à Schiller, Jarry à Dada ? Que se passe-t-il si ayant adopté ces préférences je me retrouvais préférer Danton à Robespierre, Hoffmansthal  à Kraus, Little Richard à Robert Johnson, Gibbard à Parfit et Britten à Elgar ? On serait en droit de m’accuser d’incohérence, et on pourrait me faire des paris hollandais. Pire, je serais déconsidéré.Les relativistes de tout poil n'y verraient pas malice, mais moi si. Là où Barthes voyait des mythologies ( cf son commentaire de Bartali-Copi) et les sociologues des valeurs sociales, moi je vois des valeurs absolues, dures comme le roc. L'opposition Bartali/ Coppi est métaphysique. Le destin de la raison, que dis-je, du monde,  s'y joue.C'est pas affaire de sémiotique ou de sociologie. Cela veut dire que si je préfère Coppi à Bartali, je m'en tiendra là. Et que si je préfère Martine Carol à Audray Hepburn aussi. Mais cela ne remet pas en question ma préférence absolue pour Gina Lollobrigida

    

samedi 1 juillet 2017

sénilité solitaire


                                                                  Makronissos, l'ile Macron

       Je lis dans une gazette que Iorgos Zoitakis,  l'un des putschistes  du régime des colonels de 1967 et vice-roi de Grèce pendant la période, fut condamné puis gracié pour lui permettre de jouir d'une "sénilité solitaire". Sa maison devint plus tard un lupanar branché. Sans doute Zoitakis fut il interné un temps

                                                                Georgios  Zoitakis (à gauche)


dans l'île de Makronissos au sud d'Athènes, qui servit de camp de déportés pour les prisonniers politiques des colonels, tout comme le fut, une fois destitué , Papadopoulos. Cette île est, de fait, peu hospitalière, et y furent déportés quantité d'écrivains et poètes, comme Ritsos et Theodorakis.

                                                         camp à Makronissos


      La vie à Makronissos devait être tout sauf agréable. Mais qui n'a pas rêvé de jouir d'une sénilité solitaire?

"Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que quand l’heure sera venue ils pourront facilement renvoyer de jeunes grâces à leur destinée, comme on renvoie des esclaves. C’est une erreur. On ne se dégage pas à volonté des songes ; on se débat douloureusement contre un chaos où le ciel et l’enfer, la haine et l’amour se mêlent dans une confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant l’aurore, qui ne lui eut apporté que l’ennui du cœur et la difformité des jours. Aujourd’hui il n’y a plus rien de possible, car les chimères d’une existence active sont aussi démontrées que les chimères d’une existence désoccupée. Si le ciel eût mis au bras de Rancé les fantômes de sa jeunesse, il se fût tôt fatigué de marcher avec des Larves. Pour un homme comme lui il n’y avait que le froc ; le froc reçoit les confidences et les garde ; l’orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et la tombe le continue. Pour peu qu’on ait vécu, on a vu passer bien des morts emportant leurs illusions. Heureux celui dont la vie est tombée en fleurs ! élégances de l’expression d’un poète qui est femme." ( Vie de Rancé , Bossard, Paris, 1920, préface de Julien Benda)

                                                        

                                                                    Rancé

lundi 26 juin 2017

DOLCE VITA POST S****

                                                           Dolce vita intellectuelle



     Autrefois, quand on montrait une femme nue dans un magazine, on cachait son visage ou ses seins avec un rectangle noir. Dans Le rouge et le noir, Stendhal désigne la ville où ont lieu les aventures de Julien Sorel avec Madame de Rénal par un nom imaginaire, Verrières. Comme il y a quelque chose d’obscène (intellectuellement)  et de dangereux (en raison des représailles et procès en diffamation toujours possibles) à évoquer ouvertement certains noms, propres et communs, j’ai choisi ici d’anonymiser en écrivant les initiales des noms suivis d’étoiles.  Cela donne une allure un peu dolce vita à ce compte rendu. 


       Que reste-t-il, vingt ans après, du canular de S**** et des discussions qui ont suivi le florilège de non-s**s et d’impostures intellect****s qu’il avait composé avec B******? En un sens, pas grand-chose. On aurait pu penser que l‘affaire S**** aurait porté  un coup d’arrêt à l’obscur*****e de toute une partie de la production en critique littéraire, en philosophie et en sciences sociales, et que les droits de la r***, du s***** et de l’éth*** intell**** auraient pu, sinon être rétablis du moins à nouveau respectés. Mais les penseurs post******s que  le canular visait, et qui n’ont vu dans celui-ci qu’une manifestation de scientisme vulgaire, ont continué à prospérer : D****, D******, K*******, L*****, S*****et autres gloires de la pensée ch** française sont toujours honorés et lus avec ferveur. La French T**** a certes vécu, et le cons*****e en philosophie des sciences ne fait plus recette, mais des idéologues dogmatiques comme B***** et Z****** tiennent toujours le haut du pavé en France comme ailleurs. La pensée glissante et chatoyante d’un L*****, l’une des principales cibles de S****, n’a rien perdu de son pouvoir de séduction.  Pire : le journalisme pseudo-philosophique, qui pense par analogies et qui ne vit que d’actualité et de sociologie rapide, a assis son emprise sur le monde des media et de l’édition. La meilleure preuve que rien n’a changé est la récente vague de discussions autour de la « post-***** » qui a agité le monde politique mondial. On s’est étonné que T***** et ses amis aient déclaré qu’il n’y a pas de f**ts, mais juste des interprétations, ou que la v**** est juste une notion idéologique. Mais très peu de gens choqués par ce cynisme ont remarqué que ces idées étaient celles-là même que promouvaient les post-m*****, les « pr****tistes » à la manière de R*******et les penseurs radicaux comme F******, que visait déjà S****. Pire encore : récemment des  charlatans comme le sociologue M***** et  le philosophe B*******  ont eux-mêmes été victimes de canulars semblables à celui de S****, des revues à leur gloire ayant accepté des articles bidon inspirés par leurs vues fumeuses, sans pourtant que ces scandales int*****s aient vraiment écorné leur réputation.
     Tout ceci pourrait inspirer un diagnostic pessimiste : les pouvoirs de la r****, l’éth*** de la sobriété et de la décence seront toujours minoritaires, et le monde de l’int**** n’est jamais à l’abri des vagues successives d’irrationalisme qui alimentent la pensée romantique et religieuse, et en définitive le fas***me rampant que la puissante emprise des medias et d’internet ont à présent sur les esprits. Le plus triste est encore de voir que cet ant****sme a atteint même les intellectuels, qui ont perdu le sens de la critique en la caricaturant, et qu’il y a même des penseurs pour nous dire que la r**** n’aura jamais de pouvoir sur les esprits et que  les faits ne nous feront jamais changer d’avis. Alors, comment résister ? D’abord en reconstituant l’université, qui a perdu son monopole, et le système de l’expertise scientifique. Ensuite en dénonçant une véritable n*******tura qui a la main sur le monde de l’*******et des medias, et fait peser la censure sur quiconque dénonce ces pratiques. Enfin, en organisant partout où c’est possible une résistance à l’obs*****e, sans craindre d’apparaître m***liste dans tous les domaines de la vie de l’es***t.